• Où sont nos Antigone ?

    Voilà, mon 200ème texte est disponible. Je ne serai pas poète, et je ne prétends pas à la haute philosophie, art pour lequel je ne suis pas vraiment compétent.

    Ce texte inaugure d'ailleurs la rubrique "Billets d'humeur".

    Bonne lecture,

    Morelon.

     
    Où sont nos Antigone ? ou Evitons l'autopsie

    Oussama Ben Laden est mort, semble-t-il.

    Grande nouvelle pour le monde, objet de spéculations. Mais surtout un monceau d'interrogations, un souffle qui soulève des questions.

    Je l'ai appris par Facebook, une personne que j'ai ajoutée surtout parce qu'elle possède un fort capital social et artistique, mais passons. Toujours est-il que lundi midi, je suis confronté à la confusion grandissante de cette information sur ce thème qui a vogué sur une opinion publique tantôt vive, tantôt latente, jamais endormie. Ben Laden, numero 1 d'Al-Qaeda, extrémiste islamiste, est mort.

    Facebook dévoile autre chose encore; le réseau social se divise en deux extrêmes, dans les groupes qui concernent Ben Laden, et ce même et peut-être surtout dans les groupes humoristiques tels que "Ben Laden, champion du monde de cache-cache". Cette polarisation est exprimée par les intervenants qui s'adressent des messages souvent haineux : les anti-Ben Laden, les pro-Ben Laden. Les anti-Américains, les pro-Américains. Les aveuglés par la version des médias, les abrutis de la théorie du complot. L'humilité n'a plus sa place dans les débats. On sait qu'une chose, que l'autre ne sait rien.

    Mais au-delà de ce débat, une question dérange. Celle du corps. Outre les doutes quant aux preuves de la mort de Ben Laden, je pense notamment à la fameuse image photoshoppée de Ben Laden dont les fanatiques se servent pour démontrer par l'absurde que le leader terroriste est encore vivant, la manière dont les Etats-Unis ont géré cette affaire est pour le moins affligeante. Entre les différentes versions quant à la mort elle-même qui se précisent vers l'assassinat d'un homme désarmé qui prend une de ses femmes pour bouclier humain, nous ne trouvons face à un flou qui suscite fantasmes et déchaînements de haine de tous côtés. Le corps, donc, semble avoir été jeté à la mer précipitamment et contrairement au rite musulman.

    J'aimerais établir ici un lien qui pourra choquer à première vue, un lien qui a fait rire lorsque le professeur de philosophie de l'université où j'étudie l'a établi, plus profondément que je ne l'avais alors fait. Le manque de respect envers la dépouille d'un ennmi vaincu fait inévitablement penser, pour ceux qui la connaissent, à la pièce d'Antigone. Polynice est mort, il voulait violer les lois de la cité et une fois défait, son corps est laissé aux charognards. Antigone, d'une logique froide et implacable, décide d'enterrer et de pratiquer les rites funéraires  sur l'ennemi déclaré de la cité. Créon est perdu par son hybris d'avoir voulu penser par son seul esprit les lois de toute une cité, et d'avoir offensé les lois de l'Hadès, le dieu des enfers.

    Ben Laden est en bien des points semblable à Polynice. Certes, son but n'était pas aussi louable, et ses méthodes aussi glorieuses, mais il n'en reste pas moins qu'il a été l'ennemi de la "cité". Polynice avait été floué par une modification des lois qui l'a écarté du pouvoir royal partagé autrefois avec son frère à raison de six mois de règne par an.
    L'ennemi de la cité est mort, et les soldats ont laissé son corps pour que personne ne l'honore.
    L'ennemi de la "paix mondiale" est mort, et les soldats ont jeté son corps dans la mer, pour que personne ne l'honore.

    Antigone réagit à cet édit impie en bravant l'interdit de la loi pour aller enterrer la dépouille qui fut son frère. Elle brise la loi humaine pour la loi de l'Hadès. En effet, son frère est mort, plus que ce qui a fait sa valeur ou son déshonneur, c'est sa qualité de mort qui lui donne le droit aux funérailles. Créon, en légiférant seul et sans prendre compte de l'avis de la poignante Antigone, décide que ces honneurs ne seront pas accordés, et se place ainsi au-dessus des dieux, au-dessus d'Hadès même.

    Notre Créon moderne, que vous avez reconnu, les USA, ont fait pire que le Roi de Thèbes. Ils ont déplacé le corps et rendu même impossible un retour en arrière sur cette décision, là où Créon n'avait que placé des gardes et laissé le corps à l'air. Ils ont bafoué la religion de la manière la plus évidente, avec l'impudente hypocrisie d'affirmer que le corps fut inhumé dans le respect du rituel islamique.

    Ca et là, quelques Antigone se font entendre, sur Facebook, sur des réseaux sociaux, mais mêlent leur message de haine. La haine, souvent, était antérieure à cet événement, et elle a été embrasée par cette provocation. Des Antigone, mais surtout des Ismène. Ismène, la sœur raisonnable qui se plie à la loi, qui accepte sa condition de femme face à la tyrannie des hommes. Ismène, qui se tait quand le frère reste sans sépulture. Ismène, qui n'ose soutenir sa sœur quand celle-ci affirme son engagement. Ismène qui n'affirme sa volonté que quand vient le moment de condamner Antigone. La douce Ismène. Voilà le modèle que je vois. Mais en place de la peur, de l'effacement, je vois du désintérêt, une indignation molle perdue dans la moyenne, une estimation vague du ressenti et de la violation du sacré, et je parle de sacré comme une notion appartenant à bien des religions ; le soin des morts est un sujet très grave dans toutes les religions, et même pour les athées.

    Ismène, soyez Antigone avant que la loi ne donne raison à l'Hadès.

    Antigone est forte, mais Créon la broie. Et cela peut paraître inquiétant, mais n'oublions pas qu'Antigone se marie avec l'Hadès en fin de compte, punie par l'hybris de vouloir imposer sa pensée à la cité, mais Créon est lui aussi lourdement puni pour avoir violé des lois plus hautes que celles qu'il pouvait toucher.

    Pour terminer sur un point de droit et contredire certains qui diraient que de ne pas être inhumé est mérité ; la personnalité juridique, celle qui fait que la responsabilité de la personne peut être engagée, disparaît à la mort de la personne. Cela permet surtout d'ouvrir la succession, mais aussi termine l'occasion de juger la personne. Ainsi Pinochet échappa au tribunal, un 10 décembre, douce ironie. Ben Laden mort, l'idéal, et malgré la peur de faire de sa tombe un lieu de pélerinage, eut été de rendre le corps, même si ça aurait dû prendre du temps. Cette arrogance est l'hybris américaine.

    Ismène, soyez Antigone avant que la loi ne donne raison à l'Hadès.

    Je ne vous enjoins pas à aller repêcher le cadavre en haute mer, mais à réfléchir sur cet acte qui eut horrifié à l'époque tragique des grecs.

     

     

    Mise à jour du 5 mai 2011 : la page Facebook "Ben Laden : champion du monde de cache-cache "a été supprimée.
    Mise à jour du 8 mai 2011: Caricature de Charb dans Charlie Hebdo

    ©Charb - Charlie Hebdo, 8 mai 2011

    « EpigrammeHaiku. »

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  • Commentaires

    1
    idacanta
    Mercredi 4 Mai 2011 à 22:39

     Je suis  profondement d'accord avec vous! J'ai lu avec plaisir vos réflexions et je pense que souvent l'homme oublie son humanité, cet aspect de son esprit qui lui permet d'accomplir des prouesses admirables et justes.  

    2
    Olink
    Samedi 7 Mai 2011 à 22:14

    Ben Laden avait-il déclaré par écrit vouloir des funérailles conformes au rite musulman ?

    Si non (et personne ne semble avoir produit de tel document jusqu'à présent), le bénéfice du doute est accordé aux Américains.

    3
    Samedi 7 Mai 2011 à 22:39

    Hum, je pense pour ma part que faute de document testamentaire, la famille aurait du disposer du corps... Paix des braves oblige.

    4
    Olink
    Samedi 7 Mai 2011 à 22:58

    À mon sens, il n'appartenait plus au monde du commun des mortels mais bien à l'histoire. En s'élevant vers cette catégorie, les règles qui s'appliquent à l'homme ne sont plus les mêmes. Il appartenait à "une autre classe", un peu comme les célébrités, ou les politiques, mais dans une bien plus grande mesure.

    Et l'immersion n'est pas si dégradante intrinsèquement... Des millions de personnes la choisissent volontairement chaque année, alors pourquoi un tel foin alors que les Américains l'appliquent à leur prisonnier de guerre.

    (En passant, on rigolerait bien si dans chaque guerre les armées devaient s'occuper à trouver l'identité de chaque cadavre ennemi, l'adresse de son éventuelle famille puis l'y expédier...).

     

    5
    Samedi 7 Mai 2011 à 23:15

    Il ne s'agit pas ici de n'importe quel cadavre ennemi, mais de celui du leader. De plus il s'agit d'une offense pour les musulmans de ne pas être enterré. Des millions de personnes choisissent l'immersion parce que c'est en accord avec leur mode de pensée. Imaginez que l'armée américaine jette en mer les cadavres de musulmans qu'elle trouve, la réaction ne se ferait pas attendre.

    D'ailleurs vous dites vous-même qu'il était désormais d'une autre classe, il est devenu pour beaucoup un symbole, celui d'un islamisme menaçant pour certains, le héros d'une lutte idéologique pour d'autres, mais un symbole. Il y avait donc intérêt à ne pas traiter son cas par-dessus la jambe.

    Il y a des symboles à respecter, même s'ils ne représentent pas le monde tel qu'in voudrait le voir être, et une vision cynique et pragmatique à évacuer du comportement.

    Je ne suis moi-même pas religieux, mais nous devons respecter les idéologies d'un maximum de personnes. L'expansion de l'Islam telle que prônée par Ben Laden n'était pas tolérable, mais qu'il soit inhumé conformément à sa religion l'était largement.



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