• Visite du Père-Lachaise.

    Il est huit heures trente du matin et je navigue à travers ce labyrinthique métropolitain. Les rames sont fréquentes, plus fréquentes qu'à Bruxelles, et les stations sont plus belles également. Inutile de dire que les accordéonistes ne sont pas aussi agaçants qu'au pays. J'arrive à la station Père-Lachaise. Avant d'y entrer, je décide de trouver un café et de m'y réchauffer en vue de cette froide et macabre odyssée. Je trouve un petit bar qui fait face au cimetière et y entre. Le Purgatoire. Peut-on imaginer meilleur nom devant un cimetière ? Le ton est donné, délicieusement provocateur. Je commande un café, et un croissant. Le café semble plus fort que ce que je reçois d'habitude à Bruxelles. J'ai toujours le mal du pays, même si j'ai déménagé depuis quelques années maintenant. La sélection musicale du bar est appréciable, des reprises des grands classiques du rock dans un style plus garage rock, alternatif. Lé décoration du bar est sympathique également ; un plafond à damier, des chaises et des fauteuils rouge vifs. Aux murs je remarques des plaques métalliques à l'enseigne de bières belges. Notre seul cocorico en France ; la bière. Ce doit être le seul point sur lequel nous nous pouvons nous encenser et nous pavoiser. Sur l'étalage des alcools, quelques crânes fantaisistes rient silencieusement. Je termine mon café et me mets en route pour le Père-Lachaise.

    J'entre dans le cimetière, et un corbeau vient se placer sur une des sépultures, en poussant un croassement terrible. Je me dis que le ton est donné, et je consulte quelques instants le plan du cimetière, pour situer la tombe de Molière, à laquelle je me suis promis de venir rendre visite voici plusieurs années. Ce cimetière ressemble à une ville de petits monuments, avec ses arbres rares, ses pousses, ses tombes de toutes les tailles, du caveau gigantesque à la plus petite stèle. Je m'étais décidé à procéder méthodiquement afin de visiter ceux que j'avais prévu de voir, mais je finis par flâner.De tombe en tombe, on voit donc un homme vêtu d'un cuir noir sur une chemise blanche, avec un gilet gris. Un accoutrement original, sans doute. Au hasard des chemins, je regarde les noms, les mentions, les couronnes de fleurs, je tombe sur des pierres renversées, par le temps ou par les hommes, il y a des caveaux dont la porte est forcée, et de ridicules graffiti sont inscrits sur leurs murs. Certaines stèles sont envahies par la mousse ou le lierre. Levant les yeux, je me rends compte que le brouillard gagne peu à peu la place, comme si les fantômes de ce lieu étaient de sortie. Peut-être pleureraient-ils sur leurs maisons démolies. Tout en me promenant, une tache jaune et surélevée (car le jaune a gagné le sol ; les feuilles d'automne ont envahi la place) attire mon attention. Quelqu'un a déposé une pomme de terre sur le monument funéraire de Parmentier. Plus loin, sur le chemin Denon, je remarque une abondance de rouge : des fleurs, des bougies, des images... Je suis à la tombe de Chopin. Son cœur excepté (il est à Varsovie), je médite un instant devant ses restes. Non loin de là, Michel Petrucciani repose également. Je continue ma rêverie. Quelques croassements se font entendre. Je me dis qu'il pourrait y avoir des oiseaux moins typiques des cimetières. Des corbeaux, cela tient du stéréotype. Un buisson bruisse à quelques pas, et des mésanges en sortent, fuyant en tous sens. Je repère quelques pies plus loin, et des merles aussi. Un geai vole d'une branche à une autre. Des perruches traversent le ciel et piaillent brièvement. La mort de l'homme n'est pas si importante que pour empêcher les oiseaux de chanter. La vie perce de tous côtés, qu'il s'agisse d'animaux qui hantent les caveaux, ou de buissons qui s'expulsent doucement d'une tombe crevée. Dans ce cimetière, qui tend l'oreille n'entend pas les voitures, ni les rumeurs de la ville, mais un concert de chants discrets, de croassements, de miaulements... Il n'y a que l'homme pour s'arrêter sur la mort de l'homme. Un chat apparaît alors que j'approche le crématorium. Il vient se placer à mes côtés et se met à ronronner. Je me penche et lui caresse l'arrière de la tête. Je me relève ensuite et médite, le petit félin toujours à mes pieds. Il est noir, et les passants me regardent de travers. Je me demande alors si voir un jeune homme accompagné d'un chat noir met mal à l'aise la plupart des gens ; en les voyant accélérer le pas, sans doute, me dis-je.

    Je me dis que tous ces morts ont bien de la chance de voir tant de gens passer devant leur dernier logis (enfin, dernier, c'est un grand mot, pour peu que la famille ne renouvelle pas la concession...). C'est un cimetière silencieux, mais très fréquenté, par les doux dingues, les excentriques et les artistes, notamment. J'en vois plusieurs, surtout quand je repasse près de la tombe de Chopin, des romantiques amateurs de musique s'y pressent maintenant qu'il est un peu plus tard dans la journée. Cela fait plaisir à voir.

    Je quitte maintenant le cimetière. J'aurai l'occasion d'aller voir les autres illustres corps qui gisent ici. Je prends le métropolitain et arrive à la place du Trocadéro. Je me dépêche d'arriver au cimetière de Passy. J'ai passé des heures au Père-Lachaise, à jouer avec le chat, notamment, et j'atteins Passy quelques dizaines de minutes avant sa fermeture. Un peu plus et le gardien me repoussait. J'attends qu'il regagne sa guérite, et au fond du cimetière, je rejoins une tombe assez récente.

    Je l'ouvre et je me recouche.

     

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